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mardi 11 février 2025

Style vieille jeune

Francine au début vous aviez les cheveux bruns chics plutôt courts, l'air d'avoir un certain âge mais jeune d'esprit et la classe en toute discrétion, une femme active, intelligente.
Une des premières fois je vous ai demandé où vous aviez acheté votre chemisier, j'aimais trop votre style, c'est hyper rare que je fasse ça, j'ai mis un peu de temps à comprendre que vous étiez sans doute pétée de tunes. Vous aviez l'air surprise de mon enthousiasme et de ma question. Après je n'ai plus osé demander parce que j'aimais tous vos vêtements.
Vous venez toujours seule. Vous ne parlez à personne.
Comme vous venez voir les films que j'ai envie de voir aussi, je me dis que peut-être c'est réciproque, que vous aussi vous aimez mon style, même mes tee-shirts Tortues Ninja ou Eckbolsheim Basketball, que vous sentez qu'on a les mêmes goûts.
Du jour au lendemain vous êtes venue avec les cheveux blancs, ivoire, et ils étaient longs avec une frange. C'est là que j'ai commencé à remarquer que vos vêtements devaient coûter une blinde. C'était bizarre c'était comme si vous aviez décidé de devenir vieille.
Vestes en tweed, pantalons beiges comme pour le cheval. Avant vous aviez des Creepers. Ou j'ai déliré. Je crois pas.
Je suis grand-mère, je suis à la retraite, je suis la veuve d'un grand professeur, industriel, docteur. C'est quoi le message. Je suis une grande bourgeoise timide finalement j'ai le look que donne les boutiques de luxe aux femmes discrètes.
Vous vous appelez Francine c'est sur votre carte illimitée, le nom je m'en souviens jamais il a trop de lettres, je l'ai écrit sur des bouts de papier que je ramène chez moi, ça traîne par terre avec le reste. J'ai déjà essayé de vous trouver sur internet mais y a rien.
Ce cheval je l'ai pris en photo il me fait penser à vous.
J'aime moins vos vêtements mais vous me faites des plus grands sourires quand vous venez prendre votre place j'ai remarqué.
Peut-être vous m'entendez discuter des films avec d'autres clients quand vous êtes dans le hall.
Par exemple peut-être vous avez vu mes pommettes un peu rougir quand on m'a demandé si j'avais vu Babygirl et que j'ai essayé d'expliquer ce que j'en pensais. À la fois un peu pourri et troublant, en gros. Je dis pas que je l'ai vu une fois et demie.
Je me demande si parfois vous pétez des câbles. À qui vous parlez.

Il y a cinq ou dix ans j'ai remarqué une femme qui traînait vers la place de l'Homme de fer l'été, je l'ai vue deux ou trois fois, à chaque fois ça me sautait aux yeux et je la reconnaissais parce que j'aimais trop son look même si elle avait l'air folle crade et à la rue, je me disais Waaa mais c'est moi. Moi quand je serai vieille folle et sdf, j'aurai exactement ce look. Même coupe de cheveux au carré, un peu maigre se tient pas droite, robe d'été sans manches en tissu éponge fuchsia des années 70 trop belle, un sac plastique avec des trucs, des baskets ? Des tongs ? Les autres fois je sais plus mais je la trouvais trop stylée, jeune et vieille en même temps. Super look simple et spécial, super couleurs. C'est rare hein. C'était un choc.

Je retrouve pas la photo du cheval.
Blond, calme, muet, s'approche.

mardi 17 septembre 2024

Le cadeau

Hier je vais à Emmaüs, je vois un 33 tours de Christian Morin, je me dis ah je le prends pour offrir à ********* c'est bientôt son anniversaire. Pendant que je trouve des disques de Manitas de Plata, je me dis mince pourquoi je pense à ********* en voyant un disque de Christian Morin ? Est-ce que je le lui aurais pas déjà offert à un de ses anniversaires il y a 15 ans et je m'en souviens pas, ou alors est-ce que j'ai offert un disque de Christian Morin à un autre ami, est-ce que cet ami avait aimé ce cadeau ? Est-ce qu'il s'était dit wa c'est quoi cette merde ou bien waaa trop bien ce cadeau est à la fois très drôle et parfait pour moi, quelle fine psychologue, elle m'a percé à jour, je l'aime.
*********, si jamais comme je le crains mais sans aucune certitude, je t'ai déjà offert ce disque, envoie-moi un message, je le redonnerai à Emmaüs comme peut-être si ça se trouve tu l'as toi-même fait récemment pour t'en débarrasser.


























Par ailleurs, je vois avec grande surprise que Manitas de Plata est roux, roux aux yeux bleus, en fait j'avais jamais vu sa tête. Il a une sacré touche. Au dos de la pochette il sourit, on voit ses dents en or, je me demande si en 2024 c'est plus ou moins cher qu'une dent en céramique, une dent en or. Est-ce qu'elles sont en vrai or et si oui est-ce que c'est ok pour mâcher vu que l'or c'est mou, que d'ailleurs pour vérifier qu'un truc est en or on le mord avec ses dents. Est-ce que j'aurai le courage de choisir des dents en métal plutôt qu'en céramique si jamais un jour je dois le faire, est-ce que ma mère arrivera à trouver que c'est cool d'assumer sa pauvreté avec des dents en métal, est-ce que j'aurai vraiment envie de me faire remarquer avec des dents en métal.
J'ai oublié que ma platine vinyle faisait à nouveau un gros bruit de masse quand on l'allume alors j'écoute les disques que j'ai achetés sur youtube, sauf celui de Christian Morin parce que lui je l'avais pris pour la pochette. Maintenant que j'écris ça je me dis que je suis con, allez, lui aussi il faut l'écouter. Si ça se trouve c'est un vrai beau cadeau, si ça se trouve je vais avoir envie de le garder tellement c'est bien.






























Quand on était petites ma mère nous racontait tout le temps des histoires de quand elle était petite et cheffe de bande dans son quartier. Tout le monde se foutait de sa gueule parce qu'elle était rousse, ils croyaient que sa mère lui teignait les cheveux parce que ses yeux et ses sourcils étaient noirs et que roux ça existait pas. Un jour quelqu'un lui a dit je chie sur ton père, ma mère lui a lancé une pierre qui s'est encastrée sur son front, c'était son ennemie, la cheffe de l'autre bande. Quelques années plus tard ma mère entre contrainte et forcée dans un collège de riches tenu par des bonnes soeurs sadiques. Elle vient des quartiers pauvres, elle n'y connaît personne, personne sauf une : Josefina, la cheffe de bande au caillou, son ennemie de toujours.
Elles deviennent instantanément amies.
Un autre jour je vous raconterai l'impact d'une scène de film vu à 4 ans sur une télé noir & blanc et l'espèce de modèle farouche que ça a généré dans mon cerveau.

jeudi 8 février 2024

Professeur Yamamoto prend sa retraite - Kazuhiro Soda (2020)























Pionnier de la psychiatrie au Japon, le professeur Yamamoto s’apprête à prendre sa retraite à l’âge de 82 ans. A l’approche du départ, il sent ses patients de plus en plus déboussolés, alors qu’il ne sait pas lui-même comment affronter ce bouleversement.

Dans ce documentaire intriguant, profondément humain, les étrangetés se comprennent au fur et à mesure, dans la plus grande douceur. Une simple scène où l'on veut servir du thé au réalisateur devient épique, lunaire. D'où viennent tous ces gâteaux empaquetés entassés dans la petite cuisine, comment les servir, vont-ils y arriver ?
Alors que le brouillard pour nous se dissipe, il entoure doucement le professeur. Petit à petit sa mystérieuse compagne devient le sujet principal du film, ce glissement qui s'opère est bouleversant.



Écrit le 8 février 2024 pour la brochure du Cosmos, cycle #9 "santé mentale" (du 28 février au 9 avril 2024)

mercredi 6 décembre 2023

Toute la beauté et le sang versé - Laura Poitras (2022)

 

Immense artiste, Nan Goldin est aussi une activiste infatigable, qui, depuis des années, se bat contre la famille Sackler, responsable de la crise des opiacés aux États Unis et dans le monde.

Ça commence par la voix feutrée de Nan Goldin. Comme un renard qui avance dans la neige. 

Son calme surprend, tant ce qu’elle déroule est terrible. Hypnotisé, on la suit. 

On s’enfonce toujours plus profondément. La douceur de sa voix, la beauté des images d’archives, l’absence de complaisance, l’intelligence, tout engage à la suivre. 

Trois histoires s’entremêlent. Le présent : le combat et l’engagement actuel de Nan Goldin, ses actions avec le collectif P.A.I.N. contre la famille Sackler. Le récit de sa vie et de celles de ses proches, depuis les années 50 jusqu'à aujourd'hui. Son travail artistique de photographe. 

Les trois sont indissociables, passionnantes, bouleversantes. Elles s’enrichissent, donnent du sens et de la profondeur les unes aux autres, forment un parcours intime et politique qu’on ne soupçonnait pas. On se surprend à changer son regard sur une œuvre mal vue et mal lue. On change aussi son regard sur les êtres. On voit la douceur, la beauté, la force de rébellion et de résistance toujours intactes.




Écrit le 27 octobre 2023 pour la brochure du Cosmos, cycle #6 "Amour/Sida"

mardi 5 décembre 2023

Feu Follet - João Pedro Rodrigues (2022)

 

Sur son lit de mort, Alfredo, roi sans couronne, est ramené à de lointains souvenirs de jeunesse et à l'époque où il rêvait de devenir pompier. La rencontre avec l'instructeur Afonso, du corps des pompiers, ouvre un nouveau chapitre dans la vie des deux jeunes hommes plongés dans l'amour et le désir, et à la volonté de changer le statu quo.

Etrange, beau, déroutant, drôle, mystérieux, portugais. Venez voir ce très beau film, (un de mes préférés de 2022 oui je le dis) où la poésie et l’humour très singuliers de João Pedro Rodrigues y sont à leur sommet. Des scènes saisissantes qui flirtent avec le surréalisme nous embarquent dans un drôle de conte politique et sensuel. On suit les aventures de ce jeune prince qui veut être pompier, dans la salle à manger de la famille royale, dans la caserne, dans la forêt en cendres... Aaah il s’en passe des choses après un incendie. Minimaliste et précis, chaque scène semble millimétrée alors qu’un grand souffle traverse tout. Tenez bon jusqu’au bouche-à-bouche, après les choses s’emballent. Oui c’est "bizarre comme film”, ça fait tellement de bien. Les acteurs sont tous magnifiques, les pompiers parlent de littérature, apprennent à faire des massages cardiaques de façon sexy, hmm... quoi d’autre ? N’ayez pas peur, venez.




Écrit le 27 mai 2023 pour la brochure du Cosmos, cycle #1 "Belles équipes"

Nos soleils - Carla Simón (2022)

 

Depuis des générations, les Solé passent leurs étés à cueillir des pêches dans leur exploitation à Alcarràs, un petit village de Catalogne. Mais la récolte de cette année pourrait bien être la dernière car ils sont menacés d'expulsion.

Ma grand-mère espagnole adorait les films qui font pleurer, elle disait que si on ne pleure pas ça sert à rien. Elle nous racontait aussi les hérésies culinaires de ses belles-sœurs en se foutant bien de leur gueule d’un air outré parce qu’elles se vantaient de faire la sauce tomate au mixeur et trouvaient ça super. Ça nous faisait bien rigoler. 

Nos soleils se passe pendant un été dans une famille en Espagne. On commence par suivre les enfants en perpétuelle quête d’un truc à transformer en cabane pour jouer dedans, les adultes finissent par récupérer les trucs en question parce qu’ils s’en servent, et tout s’enchaîne avec une fluidité sans égal, la caméra passant d'un monde à l’autre avec la même acuité pour ce qui s’y trame. L’après-midi le grand-père dort devant un programme nul à la télé, les enfants et ados agglutinés sur le canapé autour de lui parce que dehors il fait trop chaud font des manœuvres de cambrioleurs pour récupérer la télécommande sans le réveiller, dehors la grand-mère dit à ses filles que non non non passer la sauce tomate au mixeur ça n’a aucun rapport. Tout ça n’a l’air de rien, on a envie que ça continue, on sent l’odeur des pêches, on pleure.




Écrit le 27 mai 2023 pour la brochure du Cosmos, cycle #1 "Belles équipes"